Dream Horse

En salle le

30 septembre 2020

De

Euros Lyn

Avec

Toni Collette, Damian Lewis, Owen Teale

Genre

Drame (1 h 42)

L’histoire vraie de Jan, fondatrice d’un syndicat ouvrier, qui décide d’entraîner un cheval de course afin de participer à un concours.

Au grand galop

Il est loin, le temps où l’ado boulotte de « Muriel » ne jurait que par la musique d’ABBA. Après « Hérédité » et « À couteaux tirés », Toni Collette prouve dans « Dream Horse » que la maturité lui va à ravir.

« J’ai tellement attendu d’être vieille ! », s’exclame-t-elle. « Toute petite déjà, j’étais persuadée que plus je prendrais de l’âge, plus je serais belle, talentueuse et épanouie. » À 47 ans, on ne peut décemment pas dire que Toni Collette soit « vieille ». Mais le fait est que oui, son vœu d’enfance semble bel et bien être devenu une réalité. La formidable adolescente rondouillarde révélée voilà près d’un quart de siècle par « Muriel » est devenue une femme au physique somptueusement affûté, doublée d’une comédienne dont la versatilité transforme chacune ou presque de ses apparitions en un feu d’artifice de surprises. Que ce soit en tête d’affiche (rarement) ou en second rôle (le reste du temps), elle trouve toujours le moyen d’imprimer sa griffe à ses personnages avec un mélange d’élégance et d’autorité qui témoignent d’un professionnalisme en titane, qui plus est sans jamais tirer la couverture à elle en dehors des plateaux. « Un jour, quelqu’un a écrit que Kate Winslet lui faisait penser à moi, et j’ai pris ça comme un des plus beaux compliments que j’aime jamais reçus », dit-elle. De l’ombre à la lumière, de « Sixème sens » à « Little Miss Sunshine » et de « The Hours » à la série United States of Tara en passant par le tour de force horrifico-émotionnel de « Hérédité », son parcours est un modèle d’insaisissable et captivante indépendance.

LA MALADE IMAGINAIRE

C’est en simulant à 11 ans une crise d’appendicite que Toni Collette a compris qu’elle deviendrait comédienne. Née en 1972 dans la province australienne de Blacktown, non loin de Sydney, elle a longtemps souffert de l’attention dont bénéficiaient ses deux frères cadets auprès de ses parents. « Alors, pour bien faire comprendre que j’existais moi aussi, j’ai décidé de prendre des mesures un peu extrêmes. » Pour ce faire, elle se rappela un détail bien précis d’une histoire que lui avait racontée sa mère au sujet de la péritonite, bien réelle, dont elle avait jadis été victime : « Elle m’avait dit que a douleur ne survenait pas lorsque le docteur appuyait sur la zone malade, mais quand il retirait sa main. » Fort de sa réaction imparablement crédible lorsqu’un médecin vint l’examiner, ce dernier décida de l’opérer… Alors qu’elle n’avait strictement rien. « Pendant trois semaines, il n’y en a eu que pour moi », s’amuse-t-elle aujourd’hui. « Et je me suis trouvée si bonne dans la simulation que j’ai eu envie de consacrer le reste de ma vie à tirer profit de ce chef-d’œuvre de mystification qu’est le métier d’actrice. » Résultat : elle laisse tomber sa scolarité à 16 ans. « Aujourd’hui, je ne serais sans doute pas capable de prendre une décision aussi radicale », estime-t-elle. « Mais à l’époque, j’étais très naïve et, dans un sens, ça m’a beaucoup aidée. » Direction donc l’Australian Theater for Young People où, fort de son inconscience, elle se forme à l’art dramatique et décroche 18 mois plus tard son premier emploi dans une adaptation de la pièce de Tchékhov « Oncle Vania ». Peu après, elle débute en 1992 au cinéma aux côtés d’Anthony Hopkins dans « Spotswood », où sa fugitive apparition n’annonce en rien l’explosion atomique que sera son deuxième film.

ABBACADABRA

« Sous mes dehors de fille sûre d’elle, j’avais en réalité un terrible complexe d’infériorité sans doute issu de mon enfance », confesse-t-elle. « J’avais l’impression que tout ce que je pouvais dire en dehors des plateaux ne présentait aucune espèce d’intérêt. » D’où son émotion à la lecture d’un script dont l’héroïne est une jeune femme rondouillarde, tête de Turc de ses camarades, qui rêve du grand amour en feuilletant des catalogues de robes de mariées et en écoutant des chansons  pop. Ce sera le rôle-titre de « Muriel », phénoménal feel-good movie pour lequel elle grossira de vingt kilos et qui, sur fond de tubes empruntés au sublime répertoire d’ABBA, la conduira, triomphe international à l’appui, vers l’Oscar australien de la meilleure actrice. « Comment rebondir après un personnage et un film pareils ? », fait-elle mine de se demander. « En ne capitalisant surtout pas sur leur succès, en refusant de croire que le monde entier m’attendait et en continuant à travailler comme si chaque audition était la première. » De fait, elle ne cessera de se démultiplier dans des projets sidérants de diversité dont elle n’occupera pas forcément la vedette : « Le Porteur de cercueil », « Emma l’entremetteuse », le flamboyant « Velvet Goldmine » de Todd Haynes, le sulfureux « 8 femmes ½ » de Peter Greenaway… Jusqu’au jour où le troisième film d’un Indien délocalisé à Hollywood redistribue sans prévenir toutes les cartes. Bouleversante en mère éplorée du petit héros aux pouvoirs médiumniques de « Sixième sens », Toni Collette se fait alors définitivement un nom en Amérique.

L’ÉGALE DES GRANDS

Hormis le faux pas du remake de « Shaft », son parcours (« Pour un garçon », « The Hours ») s’est longtemps montré exemplaire. À 30 ans, elle st même devenue la plus jeune récipiendaire du très convoité prix décerné pour l’ensemble d’une carrière par le Festival de Telluride, dans le Colorado. « Avant moi, des légendes comme Gloria Swanson, Jack Nicholson, Clint Eastwood, Meryl Streep ou Peter O’Toole l’avaient reçu, et l’idée de les rejoindre à un âge aussi précoce m’a gonflée d’une fierté dont je ne me remettrai jamais », dit-elle. « Les gens du Festival avaient réalisé un clip d’une trentaine de minutes composé d’extraits de mes films, et en les revoyant, j’ai parfois eu l’impression de regarder quelqu’un d’autre que moi tellement je m’étais investie dans certains personnages. » De l’avis général, dont le sien, son plus grand rôle reste celui de la géologue qu’elle incarne dans le peu vu mais très admiré « Japanese Story », petit diamant taillé en 2003 par Sue Brooks où elle entame une relation merveilleusement imprévisible avec un impénétrable homme d’affaires asiatique. « J’ai lu le scénario dans la soirée, je n’ai pas dormi de la nuit, et j’ai appelé aux premières heures du lendemain matin pour dire que je voulais faire ce film, même gratuitement. » Il lui vaudra son second Oscar australien de la meilleure actrice, ainsi qu’une confiance inébranlable dans ses intuitions. « Peu importe l’importance du rôle, peu importe l’économie du film, peu importe la notoriété du réalisateur ou des autres comédiens », assure-t-elle. « Connie & Carla », « In her Shoes », « Little Miss Sunshine », « Mental » et autre « Hitchcock » la maintiennent sous les radars du cinéma, tandis que le petit écran lui offre avec la série « United States of Tara » sa plus belle apothéose personnelle, Golden Globe et Emmy Award en prime, peu avant que « Hostages », « Devils’ Playground », »Wanderlust » et « Unbelievable » ne confirment son aisance cathodique.

Durant une alarmante période de disette, « Up & down », « Ma meilleure amie », « Krampus », « Conspiracy« , le Français « Madame », « Imperium » et « xXx : Reactivated » ont fait craindre le pire quant au bien-fondé de ses choix et au regard que portait Hollywood sur elle. Mais avec le triplé constitué par « Hérédité » (son absence parmi les finalistes de l’Oscar a fait couler beaucoup d’encre), le savoureux « À couteaux tirés » et aujourd’hui « Dream Horse », le doute n’est plus permis : la grande Toni Collette est bel et bien remontée en selle, d’autant que le film d’Euros Lyn a tout pour exalter les amoureux des chevaux. « Le temps a toujours été mon allié », affirme-t-elle.  Vivement demain !