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« Nous devions être à la hauteur de l’élégance qu’il y a dans le trait de Sempé et l’esprit de Goscinny » – Benjamin Massoubre

Le Petit Nicolas : Qu’est-Ce Qu’on Attend Pour Être Heureux ?

En salle le

12 octobre 2022

De

Amandine Fredon, Benjamin Massoubre

Genre

Animation (1 H 22)

Distributeur

Ascot Elite

Penchés sur une large feuille blanche quelque part entre Montmartre et Saint-Germain-des-Prés, Jean-Jacques Sempé et René Goscinny donnent vie à un petit garçon rieur et malicieux, le Petit Nicolas. Au fil du récit, le garçon se glisse dans l’atelier de ses créateurs et les interpelle avec drôlerie.

D’ores et déjà promise au César 2023, une pure merveille d’animation, d’humour, d’émotion et d’originalité qui fera le bonheur de tous les publics. Avant la triste disparition du génial Sempé, ses deux réalisateurs en ont expliqué la genèse.

Comment est née l’idée de raconter le destin du Petit Nicolas en lui faisant « rencontrer » ses deux créateurs ?

Amandine Fredon : Au départ, il s’agissait de réaliser un film documentaire mêlant les vidéos d’archives de Jean-Jacques Sempé et René Goscinny aux histoires dessinées du Petit Nicolas. Finalement, le projet a évolué et l’envie de réaliser la totalité du film en animation s’est imposée. Par rapport à l’univers des auteurs, cela semblait cohérent et nous permettait en plus d’adapter pour la première fois le Petit Nicolas en cinéma d’animation.

Les aventures du Petit Nicolas ont traversé les années…

Benjamin Massoubre : Dans de nombreuses familles françaises, ce livre passe de générations en générations. Je le sais car chez moi, mon grand-père l’a lu à mon père puis mon père me l’a raconté et je le fais découvrir aujourd’hui à mes enfants. Donc lorsqu’on se lance dans un travail qui touche à une telle œuvre, on peut craindre le procès d’intention, mais le seul moyen de s’affranchir de cette pression était de faire un film qui transpire la sincérité et l’amour qu’on a pour le Petit Nicolas. Il n’empêche, c’était quand même beaucoup de pression car nous avions à cœur de célébrer ces auteurs et devions être à la hauteur de l’élégance qu’il y a dans le trait de Sempé et l’esprit de Goscinny. Le but était de rester dans l’hommage et garder une distance respectueuse pour ne glisser ni dans la caricature, ni le calque, ni l’hagiographie. Pour cela, il fallait être au plus près de ce qu’ils étaient : pour les voix off, nous avons souvent repris leurs propres mots dans des interviews et pour les dessiner, nous avons observé leurs façons de se mouvoir sur les vidéos d’archives. Grâce à Anne Goscinny, on a aussi pu observer les tapuscrits et les dessins originaux du Petit Nicolas. Et avoir la possibilité, dans un monde très virtuel, d’avoir un rapport tactile avec les documents et les stylos de son père, ou de s’asseoir à son bureau, véhiculait une émotion supplémentaire qu’on a essayé de retranscrire dans le film. Ce rapport au toucher, au dessin à la plume, à l’écriture à la machine, au bruit des feuilles volantes…

Malgré leur célébrité, on connaît assez peu les vies de Goscinny et de Sempé.

B.M. : Je pensais être incollable sur le sujet mais j’avoue qu’en travaillant sur le film, je me suis rendu compte que j’ignorais beaucoup de choses. On a découvert, par exemple, que Goscinny avait vécu tellement d’années loin de son pays que pour lui, Paris représentait une ville très exotique, un ailleurs totalement fantasmé. Le parcours de Sempé était tout aussi fascinant : miraculé d’un milieu extrêmement défavorisé, il a atteint les sommets de l’illustration mondiale grâce à ses parutions dans « The New Yorker ». C’est ce qui me touchait particulièrement dans son histoire. Finalement, même si certaines choses sont romancées, c’est dans leurs destins personnels qu’on est allé puiser tout ce qui fait le film. Son cœur se situe dans le destin de ces deux hommes qui ont imaginé pour le Petit Nicolas une enfance rêvée et développé un humour et un caractère solaire pour pallier des drames vécus dans l’enfance : la Shoah pour Goscinny et la violence d’un beau-père pour Sempé. À travers ce film, on raconte une histoire de résilience et la naissance d’une amitié. C’est à partir de là qu’est d’ailleurs apparu le sous- titre : « Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? »

Laurent Lafitte et Alain Chabat leur ont-ils facilement prêté leurs voix ?

B.M. : Assez vite, Amandine et moi avons mis leurs noms sur la table car ce sont des artistes qu’on adore et nous avons eu la chance qu’ils acceptent. Alain avait déjà créé un lien avec Anne Goscinny puisqu’il avait réalisé « Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre » en 2002, or on a découvert que c’était un vrai grand fan de Goscinny ! Comme acteur, il a cette grande qualité de transmettre une empathie pour tous ses personnages. Quelle que soit la qualité du film dans lequel il apparaît, on a envie de le suivre car les personnages qu’il incarne sont sympathiques et on sent qu’on peut rester avec eux pendant 1h30.

A. F. : Très naturellement, il véhicule des émotions de façon sincère. Et c’est un immense acteur qui parvient à rentrer instinctivement dans les scènes d’émotion sans en faire trop. Ici, il retranscrit très bien les traits d’humour et le côté pince-sans-rire de Goscinny.

B. M. : Quant à Laurent, c’est un grand fan de Sempé qui était aussi ravi de jouer le flegme un peu bohème de Jean-Jacques. En plus, ces deux acteurs n’avaient étonnamment jamais joué ensemble et l’idée de se retrouver, pendant trois jours, dans un studio de musique en Provence pour prendre les voix les réjouissait. C’est d’ailleurs quelque chose de rare de pouvoir enregistrer les voix ensemble dans de telles conditions. Ça ressemblait à un mini-tournage : on travaillait la journée et le soir, on se retrouvait tous pour dîner à la bonne franquette. Or la complicité née là-bas se ressent à l’écran.

Pourquoi avez-vous choisi de « tourner » les images comme les pages d’un livre ?

A. F. : Pour nous il était important de donner l’impression au spectateur de basculer dans un livre pour redécouvrir le plaisir magique des nouvelles du Petit Nicolas. Mais les dessins originaux étant en noir et blanc, il a fallu quand même inventer une large palette de couleurs d’aquarelles tout en restant fidèles à l’auteur, mettre en valeur ce côté poétique et nostalgique très fort.