Ondine

En salle le

23 septembre 2020

De

Christian Petzold

Avec

Paula Beer, Franz Rogowski, Maryam Zaree

Genre

Drame (1 h 30)

L’eau est son élément. Historienne et experte en urbanisme, Ondine habite à Berlin. Sa vie est un long fleuve tranquille jusqu’au jour où son copain la quitte sans crier gare. L’amour d’Ondine étant trahi, elle doit, selon une vieille légende, tuer l’homme infidèle et retourner à l’eau d’où elle était sortie jadis. Mais Ondine ne veut rien de tout cela, elle ne veut pas s’en aller. Elle rencontre Christoph, plongeur, qui travaille dans le mystérieux monde subaquatique d’un lac. Ils tombent amoureux – mais Christoph a comme un pressentiment : un secret entoure Ondine…

Le conte est bon

Figure majeure du cinéma allemand, Christian Petzold s’empare d’une mythologie qu’on retrouve dans « La Petite sirène » pour en tirer une fable moderne où le réalisme le plus poussé côtoie la pure magie.

 Après une série de films historiques et politiques, « Ondine » se présente d’emblée comme un conte…

Christian Petzold : Je ne sais pas si l’on peut vraiment faire la distinction. « Ondine » parle de l’amour, ce que faisaient aussi « Barbara », « Phoenix » et « Transit ». Mais dans ces films, il s’agissait d’un amour impossible ou d’un amour détruit, ou encore d’un amour qui va peut-être se développer. Cette fois, je voulais faire un film où l’on voit comment l’amour naît et perdure. De plus, il n’y a pas d’histoire apolitique. Le politique se glisse toujours dans les histoires.

Qu’est-ce qui vous rattache au thème d’Ondine ?

L’histoire d’Ondine, je la connaissais depuis mon enfance, mais en fait j’ai toujours de faux souvenirs des choses. C’est peut-être nécessaire, d’ailleurs, pour écrire des scénarios : des faux souvenirs, comme un faux témoignage… Ce dont je me souvenais bien, c’est cette phrase qu’Ondine prononce à la fin, quand elle a tué l’homme infidèle et dit à ses serviteurs : « Je l’ai noyé dans mes larmes ». Ce souvenir s’est mêlé à d’autres versions, dont celle d’ Andersen avec sa « Petite sirène », où ce thème revient sous une autre forme.

Vous êtes-vous plongé, au cours de la préparation, dans les innombrables versions de l’histoire d’Ondine ?

Non. Les contes dont vous vous souvenez, les mythes que votre mère vous a lus, vous n’avez pas besoin de les relire. Notre vision du monde, me semble-t-il, est inscrite dans nos souvenirs. Et lorsqu’on veut écrire une histoire, je trouve extrêmement importants les flous ou les manques. La condensation, les ellipses, tout cela contribue à la narration. Les contes qui ont été consignés par les frères Grimm ou d’autres ont été transmis oralement, ils ont été racontés et racontés encore, ils se sont sans cesse transformés. Et quelques éléments sont toujours restés identiques. Pour moi, le cinéma se situe du côté de cette tradition du récit transmis oralement plutôt que du côté de la recherche à la Bibliothèque Nationale.

Votre Ondine est historienne de l’urbanisme à Berlin, une ville que votre film ne cesse de montrer depuis la perspective inhabituelle des maquettes.

Au moment où je réfléchissais à la possibilité de faire un film sur Ondine, le réalisateur Christoph Hochhäusler m’a montré ces extraordinaires maquettes qui sont exposées au Stadtmuseum. Berlin est une ville construite sur des marais, elle a pour ainsi dire asséché un monde pour devenir une grande ville. Et elle n’a pas de mythes propres, c’est une ville moderne, elle est le résultat d’une conception. En tant qu’ancienne ville de marchands, elle a toujours importé ses mythes. Et dans mon imagination, tous ces mythes, toutes ces histoires que les marchands voyageurs ont apportées ici se sont retrouvés, avec l’assèchement des marais, comme échoués sur un estran, et se sont lentement desséchées. En même temps, Berlin est une ville qui efface de plus en plus son histoire. Le Mur, qui donnait une identité  à Berlin, a été démoli en un rien de temps. Ici, nous avons un rapport au passé et à l’histoire extrêmement brutal. Le Humboldt-Forum, lui aussi, est une destruction du passé parce que le Palais de la République fait partie de l’histoire de Berlin. Et j’ai pensé que tout cela, ces passés détruits, ces mythes résiduels, faisait partie intégrante de notre histoire d’Ondine.

Considérez-vous votre Ondine comme un personnage de conte ?

Ondine serait un personnage de conte qui veut devenir un être humain. Et nous la voyons essayer de réaliser ce souhait. Elle est déjà humaine et elle veut le rester. Quand elle plonge avec Christoph, elle disparaît soudainement, comme si l’eau, son élément, voulait la reprendre ; elle ne se souvient de rien, elle dit : « Non, je ne veux pas y retourner ». Mais le monde de la malédiction, le monde des mythes, ne la lâche pas, tout cela lui colle à la peau, c’est un monde brutal qui l’entraîne violemment sous l’eau… Les contes et les mythes – les mythes des hommes – ne laissent à Ondine qu’un infime espace de liberté.

Une part importante du film se passe sous l’eau, avec des scènes empreintes d’une magie très particulière.

Dans le film « Berlin Babylone » d’Hubertus Sieger, qui raconte les transformations urbaines après la chute du Mur de Berlin, on voit des scaphandriers travailler dans les bassins sous le chantier de la Potsdamer Platz. Elle avait été la place la plus fréquentée d’Europe, presque un mythe, et voilà qu’on y construisait les bâtiments les plus affreux. J’avais beaucoup aimé ces images, avec ces scaphandres qui me rappelaient Jules Verne, avec ces ouvriers qui en quelque sorte dessoudaient un mythe. Ils travaillaient à la destruction d’un centre-ville qui s’était développé peu à peu et de manière organique, pour le remplacer par un nouveau centre qui ne s’est pas développé, qui est imposé d’en haut. On avait l’impression que des amateurs de trains miniatures devenus fous planifiaient une nouvelle Potsdamer Platz. Et sous la place, dans l’eau, on pouvait retrouver encore des restes de l’ancienne magie. Cela rappelle Jules Verne, cette aventure, ces gens qui soudent sous l’eau, dans une ville qui en fait avait sombré à cet endroit-là.

Comment vous êtes-vous préparé pour les scènes sous l’eau ?

Au cours de la préparation, j’ai regardé beaucoup de films. Le plus magique des films sous-marins, pour moi, c’est « 20 000 lieues sous les mers » de Richard Fleischer. Il y a une scène où James Mason, qui joue le capitaine Nemo, enterre un mort sous l’eau avec des membres de son équipage, équipés de leurs lourds scaphandres, qui érigent une croix en coquillages… Kirk Douglas et les autres terriens observent tout cela, et à ce moment- là ils sont pris eux aussi par la magie de ce monde sous-marin. Et je me suis dit : je voudrais qu’il en soit de même dans notre film : que nous nous retrouvions « 20 000 lieues sous la mer » sous le Berlin actuel, sous le monde actuel avec ses maquettes et ses explications, ses rêves et ses destructions ; et que l’on puisse, l’espace d’un instant, ressentir l’origine de ces maquettes, l’origine de cette magie.

Comment avez-vous fait, concrètement ?

Les studios de Babelsberg disposent d’un immense bassin. Nous y avons construit tout un monde sub-aquatique avant de le mettre en eau, avec des porches, des plantes, un mur de barrage en pierres, la turbine… Il était essentiel pour moi que ce monde existe réellement et que nous n’ayons recours aux effets spéciaux numériques que pour les détails. La magie réside dans l’aspect tangible des choses, dans ce décor construit, de même que dans les maquettes de Berlin ailleurs dans le film. Lorsque les acteurs Franz Rogowski et Paula Beer plongeaient, il fallait que tout soit réel, qu’ils puissent vraiment évoluer devant un mur de barrage et passer sous de vraies plantes pour entrer dans une grotte. Quant au silure, nous avons dû le faire en animation, car on ne peut pas dresser un poisson. Mais avant de le faire, les gens des effets spéciaux sont venus passer cinq jours avec nous sur le tournage des scènes dans notre décor sub-aquatique réel. Cela leur a servi de référence pour l’animation numérique, qui était très complexe. Les effets spéciaux devaient s’intégrer à la magie du réel de notre monde sub-aquatique.

Comment définiriez-vous cette « magie », justement ?

La magie qui m’importait, c’est celle qui naît de l’amour, une magie au présent, et non pas une magie qui naîtrait parce qu’on nous montre un lieu enchanté. Le barrage à l’aube, le monde sub-aquatique, la ville engloutie, le silure, tout cela est visuellement très fort, ça se dévoile immédiatement. En revanche, l’appartement où vit Ondine n’est pas un lieu empli d’histoires, ce n’est pas un lieu enchanté : seul l’amour l’enchante. Deux amants qui réussissent à enchanter par leur amour un lieu plutôt laid, je trouve ça impressionnant.