à la une

« Je veux que le public participe au déroulement de l’histoire » – Ruben Östlund

Sans Filtre

En salle le

28 septembre 2022

De

Ruben Östlund

Avec

Harris Dickinson, Charlbi Dean Kriek, Woody Harrelson

Genre

Comédie dramatique (2 H 29)

Distributeur

Xenix

Après la Fashion Week, Carl et Yaya, couple de mannequins et influenceurs, sont invités sur un yacht pour une croisière de luxe. Tandis que l’équipage est aux petits soins avec les vacanciers, le capitaine refuse de sortir de sa cabine alors que le fameux dîner de gala approche.

Palme d’Or surprise à Cannes, une comédie ultra contemporaine et furieusement bidonnante qui tire à boulets rouges sur les fausses valeurs.

Et de deux ! Cinq ans après avoir raflé avec « The Square » la Palme d’Or à la barbe du chouchou des festivaliers « 120 battements par minute », le Suédois Ruben Östlund a réussi très exactement le même hold-up sur la Croisette en mai dernier. Alors que « Close », déchirante histoire d’amitié fusionnelle entre deux enfants signée Lukas Dhont, avait chaviré jusqu’aux larmes la compétition, le Jury présidé par Vincent Lindon a préféré décerner son second trophée d’affilée à un des observateurs les plus cinglants de notre société. Hier le monde de l’art contemporain, aujourd’hui celui des ultra riches, des top models et des Instagrameurs : le cinéaste creuse à n’en pas douter un juteux filon satirique en épinglant les travers mercantiles et narcissiques du monde contemporain, ce qui lui permet notamment d’oser une séquence déjà promise à la postérité où les passagers d’une croisière de luxe vomissent tripes, boyaux… et le reste au cours d’une tempête. Ceux qui reprochent à Cannes son manque d’humour ou encore son élitisme en seront pour leurs frais : voilà une Palme hilarante et parfaitement accessible au grand public.

Pourquoi avoir inscrit « Sans filtre » dans l’univers de la mode ?

Ruben Östlund : J’ai fait des recherches sur le monde de la mode en 2018, lorsque j’ai créé une petite ligne de vêtements pour la marque suédoise pour hommes de mon ami Per Andersson, Velour. J’ai aussi acquis une connaissance détaillée de ce milieu de l’intérieur grâce à ma compagne, Sina, qui est photographe de mode. Quand nous nous sommes rencontrés, elle m’a beaucoup parlé des stratégies marketing des différentes marques, mais aussi des conditions de travail des mannequins.

Comme dans vos précédents films, vous portez un regard sociologique sur le microcosme que vous avez choisi d’observer ?

Comme pour tous mes films, mon point de départ est l’observation du comportement humain. Beaucoup de scènes dans « Sans filtre » renvoient à une étude sociologique ou à une anecdote qui, selon moi, sont révélatrices d’un point de vue comportemental. Une étude en particulier m’a paru extrêmement intéressante : des chercheurs observant des zèbres ont essayé de comprendre pourquoi ils sont rayés noir et blanc alors qu’ils vivent dans la savane africaine. Ne vaudrait-il pas mieux que leur pelage soit couleur sable comme la savane ? L’étude individuelle des zèbres s’est avérée presque impossible, car ils se fondent dans le troupeau. Ils ont donc peint à la bombe un point rouge sur l’un des zèbres, afin de le suivre plus facilement. Mais ce point rouge l’a distingué des autres et il s’est fait attraper presque immédiatement par des lions. Les chercheurs ont vite compris que les rayures noires et blanches ne leur servaient pas à se fondre dans leur environnement, mais plutôt à se fondre dans le troupeau. Les chercheurs ont fait des parallèles avec nous, les humains, et mis en évidence un phénomène fascinant concernant la mode : nous nous servons de nos vêtements pour essayer de nous fondre dans le groupe social auquel nous sommes associés. Nos vêtements sont notre camouflage. Il n’y a qu’à voir le souci que l’on se fait avant d’aller à une soirée habillée : on ne veut surtout pas être trop habillé ou pas assez habillé. Si on fait le mauvais choix, on se sent exposé. D’un point de vue économique, il est tout à fait logique que les marques d’habillement lancent de nouvelles collections en permanence. Cela nous oblige à changer de vêtements plus souvent et à consommer plus.

Vous pointez aussi une forme de sexisme assez inattendue…

Par exemple, un mannequin homme gagne en général trois fois moins qu’une femme mannequin. Je me suis dit qu’il serait intéressant d’examiner ces différences au travers des personnages principaux, un couple de mannequins prénommés Carl et Yaya. Lorsque j’ai commencé mes recherches pour le film, de nombreux mannequins hommes m’ont dit qu’ils étaient souvent confrontés à des hommes homosexuels ayant beaucoup de pouvoir dans le milieu et qui voulaient coucher avec eux, parfois contre la promesse d’une plus belle carrière. D’un certain point de vue, les mannequins hommes vivent l’équivalent de ce que les femmes ont à affronter dans une société patriarcale.

Que vouliez-vous montrer en embarquant vos deux personnages principaux dans une croisière de luxe ?

Je savais que je voulais que la dernière partie du film se passe sur une île déserte, donc le yacht était un moyen d’y arriver et d’introduire des personnages intéressants au passage. Le couple de mannequins, des milliardaires et une femme de ménage. Sur l’île, lorsqu’il s’avère que la femme de ménage sait pêcher et faire du feu, les hiérarchies classiques sont renversées.

Qu’avez-vous ressenti en recevant votre seconde Palme d’Or ?

Autant de bonheur que de surprise. « Sans filtre » est une comédie satirique, donc a priori pas le genre de film qu’on imagine sur la première marche du podium cannois. Je voulais que le public ne se contente pas d’être spectateur mais qu’il participe au déroulement de l’histoire, que ce soit en éclatant de rire pendant la projection ou en discutant ce que qu’il avait vu avec des amis en quittant la salle. Apparemment, c’est aussi ce qu s’est passé avec le jury !