Schwesterlein

En salle le

16 septembre 2020

De

Stéphanie Chuat Et Véronique Reymond

Avec

Nina Hoss, Lars Eidinger, Marthe Keller

Genre

Drame (1 h 39)

Brillante auteure de théâtre, Lisa n’écrit plus. Elle vit en Suisse avec sa famille, mais son cœur est resté à Berlin, là où vit son frère jumeau, célèbre acteur frappé par une leucémie. Elle remuera ciel et terre afin qu’il remonte sur scène.

À la vie, à l’amour

Situé dans le milieu du théâtre, un drame fraternel magnifiquement écrit et interprété. Ses deux réalisatrices/scénaristes Véronique Reymond et Stéphanie Chuat livrent les secrets de leur réussite.

D’où vous est venue l’idée de ce film qui se déroule entre la Suisse et Berlin ?

Véronique Reymond : Nous voulions élargir notre horizon, travailler avec des acteurs non francophones. Cette envie s’est conjuguée avec le désir de parler d’une femme en pleine crise de la quarantaine, déchirée entre le monde des écoles internationales en Suisse et celui du théâtre à Berlin, entre sa vie de famille et la création artistique.

Stéphanie Chuat : Nous avons été inspirées par l’actrice Nina Hoss, découverte dans « Barbara » de Christian Petzold. Et le destin s’en est mêlé. En février 2015, nous l’avons aperçue par hasard dans une boutique à Berlin. Nous l’avons abordée en lui disant : « Bonjour, nous sommes des réalisatrices suisses et nous sommes en train d’écrire un film pour vous. Vous avez le temps de boire un café ? » Trois jours plus tard, elle nous donnait rendez-vous dans un café de Potsdamer Platz pour un « quick coffee » qui a finalement duré trois heures. C’était une chance incroyable de la rencontrer comme ça, et qu’elle soit restée fidèle au projet, dont l’écriture et le financement ont pris quatre ans.

VR : En discutant avec Nina, nous nous sommes découvert un lien commun avec le théâtre et plus spécifiquement la Schaubühne de Berlin. Elle y était actrice résidente, comme son partenaire à l’écran Lars Eidinger, et tous deux ont joué sous la direction de Thomas Ostermeier. Lui, on le connaît de l’époque où il était encore étudiant et montait un spectacle à Genève.

« Schwesterlein » a donc été nourri par ses interprètes…

VR : Lars Eidinger a joué et joue encore « Hamlet » avec la troupe de Thomas Ostermeier. Il possède ce rapport très intense à la scène. On ne pouvait pas imaginer un autre acteur pour jouer le frère. Nous avons aimé tourner à la Schaubühne, c’était magnifique de voir cette famille de théâtre, leur façon d’être ensemble, de parler tout le temps et très vite… de théâtre !

SC : Nous avons eu la chance que Thomas nous ouvre les portes de la Schaubühne et accepte de jouer le rôle de David. Pour nous qui venons du théâtre, cette ouverture d’esprit signifie beaucoup.

VR : Nous avons eu de longues discussions avec lui sur ses dialogues, parce que Thomas Ostermeier ne va pas dire n’importe quoi dans un film où il joue un metteur en scène, son propre rôle à peu de choses près. Quand il nous a dit qu’il ne ferait jamais jouer un acteur à l’agonie, nous avons modifié le scénario pour respecter cela.

Quel est le vrai sujet du film ?

VR : C’est relation entre ces jumeaux, Lisa et Sven. Ils sont connectés en permanence. L’enjeu du film était de suivre ce lien invisible, indicible.

SC : Le film est très proche de notre propre expérience, car c’est aussi la création qui lie notre duo. Avant d’écrire et réaliser des films, nous avons inventé une multitude de spectacles ensemble.

Le scénario nous confronte aussi à la maladie et à la mort…  

VR : Pour mettre leur lien à l’épreuve, nous voulions que nos jumeaux soient confrontés à la séparation. Et seule la mort peut mettre un terme à une relation si forte. Lorsque Sven tombe malade, Lisa réalise qu’elle va aussi perdre son propre lien avec le théâtre, maintenu à travers lui. Elle se remet à écrire pour lui offrir un dernier rôle, mais inconsciemment, elle le fait autant pour elle que pour lui. Elle se reconnecte ainsi à elle-même, à sa créativité. A mesure qu’il s’efface, elle entre dans la lumière. Il meurt et elle renaît.

SC : Là aussi, il y a des échos personnels. En mai 2015, j’ai appris que ma mère était atteinte d’un cancer. Je l’ai accompagnée pendant dix mois jusqu’à son décès. Comme moi avec ma mère, Lisa assume le rôle de proche aidant. Véronique a perdu son père à la même période, alors que nous étions en train d’écrire ce film qui parle de mort et de séparation.

Vos films ont souvent une dimension féministe…

SC : Notre documentaire « Les Dames » donnait la parole à des femmes de plus de soixante-cinq ans qui se sentent invisibles dans notre société. Dans notre drame « La Petite chambre », Rose est devenue transparente, car brisée à cause de la perte de son enfant mort-né. Ces femmes n’ont pas spontanément un engagement militant, leur combat s’inscrit dans leur vie de manière subtile. Nous suivons leur cheminement intérieur dans leur quête d’émancipation, que ce soit pour elles-mêmes ou aux yeux du monde. Ce qui nous intéresse, c’est une forme d’affirmation douce, qui passe davantage par les actes que par le discours.

VR : Traiter la thématique du féminisme sous l’angle des relations hommes- femmes nous semble particulièrement intéressant. Dans « Schwesterlein », Lisa semble de prime abord un peu effacée, au service de son frère et de sa famille. Sa force intérieure se révèle au cours du film, à travers les épreuves qu’elle traverse. Mais au début, elle est mariée à un homme qui fait carrière, et elle a renoncé à la sienne pour s’occuper des enfants. De nombreuses femmes ayant une formation de haut niveau décident de mettre leurs ambitions en sourdine pour fonder une famille, permettant ainsi à leur compagnon de s’épanouir professionnellement. C’est particulièrement fréquent chez les couples d’expatriés, où l’épouse suit son mari et prend en charge la famille en attendant son tour. Mais au moment du retour d’ascenseur, il tombe en panne! Les contraintes familiales obligent à faire des choix dont les femmes se retrouvent encore trop souvent prisonnières.

Votre film est aussi une déclaration d’amour au théâtre… Jusqu’au désir romantique de mourir sur scène ?

SC : Beaucoup d’acteurs rêvent de mourir sur scène. Michel Bouquet nous l’avait dit à l’époque de « La Petite chambre »: « Un acteur n’est vivant que lorsqu’il joue. » Le jeu repousse la mort. Plus largement, l’art influence notre rapport au monde et nous rend plus conscients, plus éveillés. Il nous aide aussi à composer avec la réalité, en y insufflant de l’espoir.

VR : Les univers que nous créons pour nos personnages nous semblent souvent plus réels que notre vie quotidienne. Les artistes partagent ce sentiment étrange et délicieux d’être parfois déconnectés du monde réel.

Malgré la gravité de ses enjeux, le film bouge beaucoup, il est très lumineux…

SC : Nous voulions une image en mouvement, parce que le mouvement, c’est la vie. Il y a une tension, un rythme qui donne son souffle au film. Nous utilisons beaucoup le plan-séquence, qui fait la part belle au jeu. Le travail sur le point est également essentiel lorsqu’on tourne caméra à l’épaule, il donne un point de vue sur la scène, il guide le regard du spectateur.

VR: La réalisation fait écho à la fébrilité intérieure des personnages. Il y a quelque chose qui vibre sous la surface d’un quotidien apparemment ordinaire. Quelque chose qui palpite dans leurs veines.