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« Si j’avais la tête des rôles qui m’attirent vraiment, je ressemblerais à Quasimodo ! » – Jude Law

The Nest

En salle le

18 novembre 2020

De

S. Durkin

Avec

J. Law, C. Coon, C. Shotwell

Genre

Drame (1h47)

Distributeur

Ascot-Elite

Dans les années 1980, un ancien courtier devenu un ambitieux entrepreneur convainc son épouse américaine et leurs deux enfants de quitter le confort d’une banlieue cossue des États-Unis pour s’installer en Angleterre. Persuadé d’y faire fortune, il va pourtant faire exploser l’équilibre familial.

Après une trop longue absence en tête d’affiche, Jude Law revient en force dans le brillamment toxique « The Nest ».

Rien à faire. Qu’on soit homo ou hétéro, il est objectivement difficile de ne pas s’incliner devant cette évidence : Jude Law est beau. Longtemps, au premier abord, on n’a même vu que ça. Et puis, au bout de quelques minutes, on réalise que cette beauté-là dissimule quelque chose de plus profond. Une vie intérieure en pleine ébullition. D’effrayantes réserves d’intensité, voire de violence. Un peu absent des écrans ou guère valorisé ces dernières années, il revient enfin au premier plan, mûri, vieilli, mais au sommet de son talent, dans « The Nest ».

JUDE L’OBSCUR

Quand on l’a découvert en 1997, il incarnait le gigolo de « Minuit dans le jardin du bien et du mal », prototype de petite frappe hargneuse dont la gueule d’amour était déformée par un mépris qui donnait envie de lui faire avaler ses gencives et dont l’ultime apparition nous arrachait des larmes d’émotion. La même année, il imposait un inoubliable personnage de dandy paraplégique et surdoué dans « Bienvenue à Gattaca ». Toujours ce visage à la perfection impossible. Toujours cette noirceur d’âme à couper au couteau. Sa beauté, Jude Law semble prendre un malin plaisir à la faire voler en éclats. Prenez « La Sagesse des crocodiles ». A-t-on déjà vu un vampire aussi angélique ? Mais, alors qu’on s’apprête à lui donner le bon dieu sans confession, voilà qu’on se met à haïr le sadisme avec lequel il manipule ses victimes. Même chose pour « Le Talentueux monsieur Ripley », où son physique de rêve abrite un cynisme qui fascine jusqu’à la névrose le pauvre Matt Damon et lui vaudra une nomination à l’Oscar. Quant à « Final Cut », voyez comment cet Adonis débusque au caméscope les travers les plus inavouables de ses « meilleurs amis »… « Si j’avais la tête des rôles qui m’attirent vraiment, je ressemblerais à Quasimodo !, s’exclame Jude Law. Au départ, j’avais toujours pensé que je serais la méchante sorcière plutôt que le prince charmant, mais le hasard en a décidé autrement. Le fait d’être “beau” n’est qu’un gadget génétique. Si ça ouvre quelques portes au début, ce n’est en aucun cas un gage de réussite. Quand j’ai commencé, j’espérais juste décrocher des rôles, et tant pis si on m’a offert mes premiers jobs pour de mauvaises raisons. Si je n’avais pas eu un minimum de compétences, je me serais retrouvé à la rue comme n’importe qui. » Le fait qu’on ne l’ait vu qu’une fois interpréter un pur séducteur parle de lui-même : Jude Law déteste la facilité.

ICI, LONDRES

« Ma vie n’est pas très passionnante, dit-il. J’ai eu une enfance très heureuse, je n’ai jamais été mort de faim, mais je ne suis pas né non plus avec une cuiller d’argent dans la bouche. Je suis l’un de ces terribles Anglais moyens issus de la bourgeoisie britannique… Mes parents étaient professeurs. J’ai grandi dans le sud-est de Londres. Ils étaient fous de théâtre et je les accompagnais très souvent lorsque j’étais enfant. C’est de là que m’est venue l’obsession de jouer. Je n’ai jamais vraiment voulu faire autre chose. » Résultat : il rejoint à l’âge de 7 ans une troupe d’acteurs amateurs, et c’est sur les planches qu’il voit sa vocation se confirmer cinq ans plus tard lorsqu’il se produit pour la première fois dans la compagnie des jeunes comédiens de son école. École qu’il quittera d’ailleurs à 16 ans pour intégrer le casting du feuilleton « Familles » avant d’attirer l’attention du tout-Londres dans une adaptation des « Parents terribles » de Cocteau et de décrocher une nomination au Tony Award lorsque la pièce sera donnée à Broadway. « Même si je fais beaucoup de cinéma, le théâtre demeure mon berceau », affirme-t-il. Au point d’avoir fondé une société de production, Natural Nylon, enrichie d’un département destiné à monter un maximum de pièces dans le quartier ouest de Londres.

RETOUR EN FORCE

De son expérience avec Jean-Jacques Annaud sur « Stalingrad », il garde le souvenir d’une immersion totale dans son personnage. De son travail avec David Cronenberg sur « eXistenz », il retient « le plaisir d’être entré dans un monde parallèle ». De sa participation à « A.I – Intelligence Artificielle », il évoque « le sentiment d’avoir participé grâce à Steven Spielberg à un chapitre de l’histoire du cinéma. » Révélé à la fin des années 90, le début de décennie 2000 sera donc celle de son explosion. Outre les films précité, il brille dans « Les Sentiers de la perdition », « Retour à Cold Mountain », le blockbuster expérimental « Capitaine Sky et le monde de demain », « L’Irrésistible Alfie », « Closer », « Aviator »… Mais, à l’exception notable des deux « Sherlock Holmes » avec Robert Downey Jr, du diptyque médical de Steven Soderbergh « Contagion »/« Effets secondaires », de seconds rôles dans « Hugo Cabret » et « The Grand Budapest Hotel », sans oublier les formidables séries « The Young Pope »/« The New Pope », la très grande majorité des films qu’il a tournés jusqu’à l’année dernière n’est clairement pas à sa hauteur. D’où notre bonheur de le redécouvrir enfin à son sommet dans « The Nest », drame vénéneux aux accents de thriller où il incarne un cadre supérieur anglais dont les ambitions professionnelles vont faire exploser sa famille. Heureux père de six garçons et filles dans la vraie vie, il dit : « En lisant le scénario, j’ai été happé par le regard qu’il pose sur les rapports entre cet homme, son épouse et ses enfants. J’avoue avoir tenté de rendre mon personnage plus “aimable”, mais j’ai fini par comprendre que tout ce qu’il fait, même les pires actions, c’est par amour pour les siens. » Effrayant comme un serial killer, émouvant comme une victime de tragédie, il retrouve pour la première fois depuis trop longtemps au cinéma les accents du grand acteur qui n’a jamais cessé d’être.