Pochette Surprise

Pochette Surprise

Plus imprévisible que jamais, la Compétition du 71e Festival de Cannes semble miser sur une exigence cinéphile très marquée.

Après le faste et les paillettes du soixante-dixième anniversaire et les films sélectionnés «faute de mieux», retour aux choses sérieuses. C’est en tout cas ce qui ressort de la conférence de presse rituelle au cours de laquelle l’essentiel de la Sélection officielle du millésime 2018 du Festival de Cannes a été révélé par Thierry Frémaux, le délégué général de la plus grande et prestigieuse manifestation cinématographique du monde.

Après avoir très fermement recadré deux sujets qui fâchent, à savoir l’interdiction des selfies lors des projections de gala sous peine de se voir banni de la séance («C’est ridicule… C’est moche comme tout… Ça fait perdre un temps fou») et la représentation des femmes réalisatrices («Il est hors de question d’obéir à je ne sais quelle “parité artistique”… Seuls les bons films sont retenus, quel que soit le sexe de leurs auteurs»), il a égrené la liste très attendue, gardée secrète jusqu’à la dernière minute, des oeuvres destinées à orner la Sélection officielle, choisies cette année parmi 1906 longs métrages visionnés en intégralité pour l’occasion.

Première constatation : aucun nom, aucun titre susceptibles d’arracher un «Wow !» spontané de surprise ou de contentement, et très peu à déclencher une identification immédiate. Sauf, peut-être, le grand retour de Spike Lee en compétition 28 ans après «Do the right Thing» avec «BlacKkKlansman», où un flic sud-africain infiltre une organisation raciste. Bien sûr, tous sont loin d’être de parfaits inconnus: les Français Stéphane Brizé, qui retrouve le Vincent Lindon de «La Loi du marché» pour un autre drame social, et Christophe Honoré, orchestrateur de «Plaire, aimer et courir vite» sur une passion homosexuelle ; le prolifique Coréen Hirokazu Kore-eda, qui revient pour la neuvième fois sur la Croisette avec «Shoplifters»; l’Iranien Jafar Panahi, dont «Three Faces» sera peut-être montré en son absence; le Chinois prodige Jia Zhang-ke, qui avait en avait bouleversé certains voilà trois ans avec «Au-delà des montagnes» et qui entend récidiver grâce à l’épopée amoureuse de «Ash is the purest White»; notre Jean-Luc Godard national, via «Le Livre d’image», un essai audiovisuel dont on redoute (en espérant être détrompé) l’autisme en roue libre; l’Italien Matteo Garrone, dont le thriller «Dogman» tentera de reproduire l’électrochoc de «Gomorra»…

À leurs côtés, le Japon, la Pologne, la Corée du Sud, les Etats-Unis (le film d’horreur «Under the Silver Lake»), la Russie (la chronique musicale «Leto»), l’Égypte et la France seront représentés par des cinéastes que seuls les cinéphiles les plus «hard core» seront en mesure de situer. En clair: la Compétition 2018 est une des plus rigoureuses depuis bien longtemps. Il y aura sans aucun doute de très belles choses dans le lot, voire quelques merveilles, et pourquoi pas une paire de chefs-d’oeuvre. Mais en tant que «vitrine», ce soixante-et-onzième Festival, très axé sur la recherche, la découverte et la confirmation de talents émergeants ou peu connus du grand public, affiche une austérité un brin déconcertante sur le papier.

Quant aux superstars grâce auxquelles les montées des marches suscitent aussi bien les vivats de la foule qu’elles mobilisent les photographes de la presse glamour, ce n’est pas cette année qu’on se bousculera pour obtenir des autographes ou contrevenir à la nouvelle règle anti-selfies: Penélope Cruz, Javier Bardem, Marion Cotillard, le casting flambant neuf de «Solo – A Star Wars Story»… Et c’est tout! Non pas qu’Adam Driver, Mads Mikkelsen, Vincent Lindon, Andrew Garfield ou le chouette générique masculin du «Grand bain» (Mathieu Amalric, Benoît Poelvoorde, Guillaume Canet) soient quantités négligeables, mais niveau rayonnement et attrait populaire mondiaux, ils ne boxent pas vraiment dans la même catégorie, même si certains ont connu une certaine heure de gloire via tel ou tel blockbuster.

Reste qu’à l’heure où nous mettons sous presse, la Sélection n’est pas encore tout à fait finalisée, et il n’est pas impossible d’autres « têtes de gondole » (Lars Von Trier) l’ait complétée lorsque vous lirez ces lignes. On croise les doigts pour que le jury présidé par Cate Blanchett ne se trompe pas dans l’attribution de la Palme d’Or et des autres prix. Et on espère de toutes nos forces, lors de notre bilan complet du Festival, que la qualité, la surprise, l’émotion, auront plus que jamais été au rendez-vous.